Vendredi 14 novembre 2008
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Journal de Winnie, 1938
Aussi loin que portât le regard, ce n'était qu'éboulis, agrégats de roches grises parsemées de buissons maigres, arbrisseaux aux formes contournées, irrités de
sécheresse. Chaleur et poussière, à l'infini. Le Spirit of Africa amorça une longue courbe, le ronronnement des moteurs se fit miaulement tandis que le sol se rapprochait peu à peu - je
retins un cri : les roches, au-devant de l'avion, se mettaient en mouvement. Une, puis deux, puis tout un amas, d'une poussée irrésistible qui me parut une avalanche au ralenti, et ce fut
comme si un long frisson passait sur l'étendue, qu'à ce signal les pierres se dressaient en ondes concentriques, roulaient, s'ébranlaient à pas lourds. Combien étaient-ils? Cent, cent cinquante
éléphants, au bas mot, mâles, femelles, éléphanteaux, saisis dans un même plan, serrés les uns contre les autres, lancés maintenant dans un galop furieux et chaque éboulis, chaque amas, de proche
en proche, prenait vie, s'élançait à son tour, dans un arrachement colossal, des milliers et des milliers d'éléphants se ruaient droit vers l'horizon et jusque dans mon estomac je ressentais ce
que devait être le tremblement du sol, le tonnerre grondant des maîtres de la savane dévastant tout sur leur passage. Une voix dans le cockpit hurlait d'excitation, Martin Johnson, caméra légère
à l'épaule, filmait sans discontinuer, l'avion amorça une remontée, le panorama s'élargit à perte de vue tandis que le sol défilait à toute vitesse et sous les ailes du Spirit of Africa,
que l'Osa's Ark suivait comme son ombre, c'était un tourbillon pêle-mêle d'immenses troupeaux de gnous, de zèbres, de kongonis, de topis, d'impalas, d'antilopes, de gazelles, de buffles,
lancés dans un galop effréné et ce galop n'aurait jamais de fin, c'était toute l'Afrique qui se lançait ainsi vers le soleil couchant, le sol de toute l'Afrique qui tremblait sous le martèlement
de millions de sabots. La caméra pivota lentement pendant que le pilote achevait sa boucle, pour un plan à 360° où passait toute la folie, toute la démesure de cet instant - mais le mouvement se
prolongeait, dans une spirale de vertige, comme aspiré vers les hauteurs, l'horizon disparaissait dans un poudroiement d'or et l'avion montait toujours, traversait les nuages jusqu'au blanc vif
du Kilimandjaro et son cratère gelé, montait encore, il n'y avait plus rien au-dessus de lui que ce ciel sans limite, et c'était comme si chacun, dans cette ascension, s'allégeait, s'allégeait
continûment jusqu'à n'être plus que pure lumière, dans le silence et dans le vide... «T'en souviens-tu, Martin? Nous flottions, immobiles, dans l'espace, des miles au-dessus du sol,
à des milliers de miles du monde des hommes, découvrant un monde inviolé. Et nous nous sentions libres, alors, sans nulle attache, seuls, dans le souffle même de la Création.
Libres...»
Il n'y avait, dans la salle de projection, que des professionnels, mais l'émotion, autour de moi, était palpable. Ce nouveau montage des images aériennes tournées
par Martin Johnson cinq ans auparavant leur donnait un rythme, un souffle extraordinaires et la voix d'Osa y ajoutait une note singulière, entre émerveillement et mélancolie. Bouleversée, j'avais
sans m'en rendre compte agrippé le bras de mon voisin, tandis que sur l'écran déferlaient vague après vague tous les animaux du Serengeti et, terrassée de honte, j'allais bredouiller une excuse,
décidément ma mère avait raison de me traiter d'irrécupérable gourde, quand je vis ses yeux dans la pénombre, son sourire franc, si rassurant.