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Incipit

Vendredi 14 novembre 2008

PRIX GONCOURT 2008


Quelque part en Afghanistan ou ailleurs

La chambre est petite. Rectangulaire. Elle est étouffante malgré ses murs clairs, couleur cyan, et ses deux rideaux aux motifs d'oiseaux migrateurs figés dans leur élan sur un ciel jaune et bleu. Troués ça et là, ils laissent pénétrer les rayons du soleil pour finir sur les rayures éteintes d'un kilim. Au fond de la chambre, il y a un autre rideau. Vert. Sans motif aucun. Il cache une porte condamnée. Ou un débarras.

La chambre est vide. Vide de tout ornement. Sauf sur le mur qui sépare les deux fenêtres où on a accroché un petit kandjar et, au-dessus du kandjar, une photo, celle d'un homme moustachu. Il a peut-être trente ans. Cheveux bouclés. Visage carré, tenu entre parenthèses par deux favoris, taillés avec soin. Ses yeux noirs brillent. Ils sont petits, séparés par un nez en bec d'aigle. L'homme ne rit pas, cependant il a l'air de quelqu'un qui refrène son rire. Cela lui donne une mine étrange, celle d'un homme qui, de l'intérieur, se moque de celui qui le regarde. La photo est en noir et blanc, coloriée artisanalement avec des teintes fades.

Face à cette photo, au pied d'un mur, le même homme, plus âgé maintenant, est allongé sur un matelas rouge à même le sol. Il porte une barbe. Poivre et sel. Il a maigri. Trop. Il ne lui reste que la peau. Pâle. Pleine de rides. Son nez ressemble de plus en plus au bec d'un aigle. Il ne rit toujours pas. Et il a encore cet étrange air moqueur. Sa bouche est entrouverte. Ses yeux, encore plus petits, sont enfoncés dans leurs orbites. Son regard est accroché au plafond, parmi les poutres apparentes, noircies et pourrissantes. Ses bras, inertes, sont étendus le long de son corps. Sous sa peau diaphane, ses veines comme des vers essoufflés s'entrelacent avec les os saillants de sa carcasse. Au poignet gauche, il porte une montre mécanique, et à l'annulaire une alliance en or. Dans le creux de son bras droit, un cathéter perfuse un liquide incolore provenant d'une poche en plastique suspendue au mur, juste au-dessus de sa tête. Le reste de son corps est couvert par une longue chemise bleue, brodée au col et aux manches. Ses jambes, raides comme deux piquets, sont enfouies sous un drap blanc, sale.




- Par Anais
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Vendredi 14 novembre 2008

Journal de Winnie, 1938

 

Aussi loin que portât le regard, ce n'était qu'éboulis, agrégats de roches grises parsemées de buissons maigres, arbrisseaux aux formes contournées, irrités de sécheresse. Chaleur et poussière, à l'infini. Le Spirit of Africa amorça une longue courbe, le ronronnement des moteurs se fit miaulement tandis que le sol se rapprochait peu à peu - je retins un cri : les roches, au-devant de l'avion, se mettaient en mouvement. Une, puis deux, puis tout un amas, d'une poussée irrésistible qui me parut une avalanche au ralenti, et ce fut comme si un long frisson passait sur l'étendue, qu'à ce signal les pierres se dressaient en ondes concentriques, roulaient, s'ébranlaient à pas lourds. Combien étaient-ils? Cent, cent cinquante éléphants, au bas mot, mâles, femelles, éléphanteaux, saisis dans un même plan, serrés les uns contre les autres, lancés maintenant dans un galop furieux et chaque éboulis, chaque amas, de proche en proche, prenait vie, s'élançait à son tour, dans un arrachement colossal, des milliers et des milliers d'éléphants se ruaient droit vers l'horizon et jusque dans mon estomac je ressentais ce que devait être le tremblement du sol, le tonnerre grondant des maîtres de la savane dévastant tout sur leur passage. Une voix dans le cockpit hurlait d'excitation, Martin Johnson, caméra légère à l'épaule, filmait sans discontinuer, l'avion amorça une remontée, le panorama s'élargit à perte de vue tandis que le sol défilait à toute vitesse et sous les ailes du Spirit of Africa, que l'Osa's Ark suivait comme son ombre, c'était un tourbillon pêle-mêle d'immenses troupeaux de gnous, de zèbres, de kongonis, de topis, d'impalas, d'antilopes, de gazelles, de buffles, lancés dans un galop effréné et ce galop n'aurait jamais de fin, c'était toute l'Afrique qui se lançait ainsi vers le soleil couchant, le sol de toute l'Afrique qui tremblait sous le martèlement de millions de sabots. La caméra pivota lentement pendant que le pilote achevait sa boucle, pour un plan à 360° où passait toute la folie, toute la démesure de cet instant - mais le mouvement se prolongeait, dans une spirale de vertige, comme aspiré vers les hauteurs, l'horizon disparaissait dans un poudroiement d'or et l'avion montait toujours, traversait les nuages jusqu'au blanc vif du Kilimandjaro et son cratère gelé, montait encore, il n'y avait plus rien au-dessus de lui que ce ciel sans limite, et c'était comme si chacun, dans cette ascension, s'allégeait, s'allégeait continûment jusqu'à n'être plus que pure lumière, dans le silence et dans le vide... «T'en souviens-tu, Martin? Nous flottions, immobiles, dans l'espace, des miles au-dessus du sol, à des milliers de miles du monde des hommes, découvrant un monde inviolé. Et nous nous sentions libres, alors, sans nulle attache, seuls, dans le souffle même de la Création. Libres...»

 

Il n'y avait, dans la salle de projection, que des professionnels, mais l'émotion, autour de moi, était palpable. Ce nouveau montage des images aériennes tournées par Martin Johnson cinq ans auparavant leur donnait un rythme, un souffle extraordinaires et la voix d'Osa y ajoutait une note singulière, entre émerveillement et mélancolie. Bouleversée, j'avais sans m'en rendre compte agrippé le bras de mon voisin, tandis que sur l'écran déferlaient vague après vague tous les animaux du Serengeti et, terrassée de honte, j'allais bredouiller une excuse, décidément ma mère avait raison de me traiter d'irrécupérable gourde, quand je vis ses yeux dans la pénombre, son sourire franc, si rassurant.

- Par Anais
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Vendredi 14 novembre 2008






Alcântara
/ Place du pilori

- L'homme a la bite en pointe ! Haarrk ! L'homme a la bite en pointe ! fit la voix aiguë, nasillarde et comme avinée de Heidegger.

Brusquement excédé, Eléazard von Wogau leva les yeux de sa lecture ; pivotant à demi sur sa chaise, il se saisit du premier livre qui lui tomba sous la main et le lança de toutes ses forces vers l'animal. À l'autre bout de la pièce, dans un puissant et multicolore ébouriffement, le perroquet se souleva au-dessus de son perchoir, juste assez pour éviter le projectile. Les Studia Kircheriana du père Reilly allèrent s'écraser un peu plus loin sur une table, renversant la bouteille de cachaça à demi pleine qui s'y trouvait. Elle se brisa sur place, inondant aussitôt le livre démantelé.

- Et merde !... grogna Eléazard.

Il hésita un court instant à se lever pour tenter de sauver son livre du désastre, croisa le regard sartrien du grand ara qui feignait de chercher quelque chose dans son plumage, la tête absurdement renversée, l'œil fou, puis choisit de revenir au texte de Caspar Schott.

C'était assez extraordinaire, si l'on y songeait, de pouvoir faire encore de pareilles trouvailles: un manuscrit totalement inédit, exhumé lors d'un récent récolement à la Bibliothèque nationale de Palerme. Le conservateur actuel n'avait pas jugé le contenu de cet ouvrage assez intéressant pour mériter autre chose qu'un bref article dans le bulletin trimestriel de sa bibliothèque, assorti d'une note au directeur de l'Institut Goethe local. Il avait donc fallu un prodigieux concours de circonstances pour qu'une photocopie de cet autographe - écrit en français par un obscur jésuite allemand pour relater la biographie d'un autre jésuite non moins oublié - parvînt au Brésil, sur le bureau d'Eléazard. Dans un soudain accès de zèle, le directeur de l'Institut Goethe avait pris sur lui de communiquer la chose à Werner Küntzel, ce Berlinois qui travaillait depuis plusieurs années à élaborer une théorie de l'informatique, s'appliquant à montrer comment le langage binaire des ordinateurs s'enracinait dans la scolastique lullienne et ses variantes postérieures, celles, notamment, d'Athanase Kircher. Toujours enclin à s'enthousiasmer, Werner Küntzel avait aussitôt proposé la publication du manuscrit aux éditions Thomas Sessler. Rechignant devant les frais d'une traduction, l'éditeur avait accepté le principe d'un tirage confidentiel de l'original, et sur les conseils de Werner lui-même, s'était adressé à Eléazard pour lui confier l'établissement du texte et de son commentaire.



- Par Anais
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Vendredi 14 novembre 2008





Le commissaire Adamsberg savait repasser les chemises, sa mère lui avait appris à aplatir l'empiècement d'épaule et à lisser le tissu autour des boutons. Il débrancha le fer, rangea les vêtements dans la valise. Rasé, coiffé, il partait pour Londres, il n'y avait pas moyen de s'y soustraire.

Il déplaça sa chaise pour l'installer dans le carré de soleil de la cuisine. La pièce ouvrait sur trois côtés, il passait donc son temps à décaler son siège autour de la table ronde, suivant la lumière comme le lézard fait le tour du rocher. Adamsberg posa son bol de café côté Est et s'assit dos à la chaleur.

Il était d'accord pour aller voir Londres, sentir si la Tamise avait la même odeur de linge moisi que la Seine, écouter comment piaillaient les mouettes. Il était possible que les mouettes piaillent différemment en anglais qu'en français. Mais ils ne lui en laisseraient pas le temps. Trois jours de colloque, dix conférences par session, six débats, une réception au ministère de l'Intérieur. Il y aurait plus d'une centaine de flics haut de gamme tassés dans ce grand hall, des flics et rien d'autre venus de vingt-trois pays pour optimiser la grande Europe policière et plus précisément pour «harmoniser la gestion des flux migratoires». C'était le thème du colloque.




- Par Anais
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Jeudi 16 octobre 2008




" Le chef du village, un homme de cinquante ans, était assis en tailleur au milieu de la pièce, près du charbon qui brûlait dans un foyer creusé à même la terre ; il inspectait mon violon. Dans les bagages des deux " garçons de la ville " que Luo et moi représentions à leurs yeux, c'était le seul objet duquel semblait émaner une saveur étrangère, une odeur de civilisation, propre à éveiller les soupçons des villageois.
Un paysan approcha avec une lampe à pétrole, pour faciliter l'identification de l'objet. Le chef souleva le violon à la verticale et examina le trou noir de la caisse, comme une douanier minutieux cherchant de la drogue. Je remarquai trois gouttes de sang dans son oeil gauche, une grande et deux petites, toutes de la même couleur rouge vif.
Levant le violon à hauteur de ses yeux, il le secoua avec frénésie, comme s'il attendait que quelque chose tombât du fond noir de la caisse sonore. J'avais l'impression que les cordes allaient casser sur le coup, et les frettes s'envoler en morceaux. "




- Par Anais
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Mercredi 8 octobre 2008



" Jusqu'aux singes, Juliette n'avait rien ressenti. Ou presque.
Il faut dire que tout avait plutôt bien commencé. Le laboratoire était exactement situé à l'adresse indiquée par Jonathan. Et, en contournant le bâtiment par la gauche, Juliette avait tout de suite repéré la porte de secours, malgré l'absence d'éclairage. La serrure n'opposa aucune résistance à l'action du pied-de-biche. Dans l'obscurité, elle atteignit à bout de bras le boîtier électrique et actionna l'interrupteur. Brutalement, la lumière blanche des néons inonda l'animalerie.
La seule surprise était l'odeur. Juliette s'était préparée à tout sauf à cet écoeurant mélange de fourrure sale, d'excréments et de fruits blets. Heureusement, sitôt la lumière allumée, la puanteur avait diminué, comme si elle s'était réfugiée sous les cages, au ras du sol, avec les ombres. Juliette avait haussé les épaules. Il lui fallut tout de même quelques instants pour calmer sa respiration et vérifier qu'elle n'avait pas déchiré ses gants.
Ensuite, elle s'était avancée vers les cages.
Jonathan n'avait rien pu lui dire sur leur emplacement. Selon les besoins de l'expérimentation, les animaux changeaient souvent de place. Leur nombre aussi variait. Certains étaient sacrifiés ; d'autres venaient les remplacer. On les répartissait par lots, en fonction des traitements qu'ils subissaient. Près de l'issue de secours, qui était restée grande ouverte sur la nuit, deux cages superposées contenaient des chats. Ils semblaient encore en bon état. Dès que Juliette avait entrouvert leur porte, ils bondirent dehors et quittèrent la pièce en courant.  "



- Par Anais
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Lundi 6 octobre 2008




La rumeur rapportait qu'elle les avait tous tués. Une femme, un enfant de quatre ans, des hommes retrouvés pendus, au fil des années. De génération en génération, la parole s'était répandue, déformée, amplifiée. Jamais il n'y eut de preuve, ni la moindre certitude. On soupçonnait, voilà tout. On prétendait même que, la nuit, les esprits du passé venaient à nouveau l'habiter, que d'étranges lumières dansaient à l'étage. Des bulldozers avaient essayé de la détruire, disait-on, mais ils avaient à chaque fois subi de mystérieuses pannes. Toute tentative de l'arracher à ses terres, et ce depuis longtemps déjà, avait été vaine (...)



- Par Anais
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Vendredi 22 août 2008


14 janvier
À Huanchaco, sur la côte péruvienne

C'est en ce mercredi que se scella le destin de Juan Narciso Ucañian, mais le monde n'en fut pas informé.
Quelques semaines plus tard, l'information fut diffusée sur une vaste échelle, mais le nom d'Ucañian ne fut jamais prononcé. Car des noms, alors, il y en avait trop, et il faisait simplement partie du lot. S'il avait été possible de l'interroger immédiatement après et de lui demander ce qui s'était passé à l'aube de ce mercredi, la similitude avec des événements qui s'étaient produits au même moment tout autour du globe aurait sauté aux yeux. Et sans doute son avis, parce qu'il émanait d'un simple pêcheur, aurait-il mis en évidence une série de corrélations complexes qui ne sont devenues apparentes que plus tard. Mais Juan Narciso Ucañian ne dit mot, et le Pacifique, au large de Huanchaco, dans le nord du Pérou, ne révéla rien, lui non plus. Ucañian resta muet, comme les poissons qu'il avait pêchés toute sa vie durant. Lorsque, finalement, on le retrouva dans une statistique, l'affaire était déjà passée au stade supérieur et les détails le concernant personnellement ne présentaient plus qu'un intérêt mineur.
De la même manière, avant cette date fatidique du 14 janvier, il ne se serait trouvé personne pour lui accorder la moindre importance ou défendre ses intérêts.
Cette indifférence à son égard n'aurait pas étonné Ucañian.
Il ne se réjouissait pas du tout de l'évolution qui s'était opérée. Au fil du temps, le village de Huanchaco avait gagné ses galons de plage paradisiaque et était devenu un haut lieu du tourisme international. Les étrangers affluaient, enchantés par cet endroit où les autochtones sortaient en mer sur d'archaïques barques en jonc, mais lui, ça lui faisait une belle jambe. Ce qui était vraiment archaïque, c'était que certains continuent encore à sortir. Car la majeure partie de ses concitoyens gagnaient leur vie sur les chalutiers-usines et dans les usines de farine et d'huile de poisson, grâce auxquels le Pérou, en dépit de la raréfaction dudit poisson, continuait à figurer en tête des pays producteurs de pêche, avec le Chili, la Russie, les Etats-Unis et les grands pays asiatiques. En dépit d'El Niñio, Huanchaco s'étendait de tous côtés, les hôtels étaient à touche-touche, les dernières réserves de la nature étaient pillées sans vergogne. Tout le monde se débrouillait pour en tirer profit d'une façon ou d'une autre. Tout le monde, sauf Ucañian, à qui il ne restait pratiquement plus que sa petite barque si pittoresque, un caballito, un « petit cheval », nom qui leur avait été donné autrefois par les conquistadores, charmés. Mais, tel que c'était parti, les caballitos allaient bientôt disparaître à leur tour.
Le millénaire commençant avait visiblement décidé de se séparer d'Ucañian et de ses semblables.
Il ne savait plus où il en était. D'un côté, il avait le sentiment d'être puni. Par El Niñio, qui visitait le Pérou depuis la nuit des temps et dont il n'était pas responsable. Par les écologistes, qui dans leurs congrès discutaient surexploitation des océans et réduction des quotas, au point qu'on voyait littéralement les yeux accusateurs de ces politiciens se tourner vers les patrons de pêche, pour s'apercevoir soudain que c'était leur propre image qui leur était renvoyée comme par un miroir. Ensuite, leurs regards allaient se poser sur Ucañian, qui n'était pas plus responsable du désastre écologique que d'El Niñio. Ce n'était pas lui qui avait demandé la présence des usines flottantes, ni celle des chalutiers japonais et coréens tapis dans la zone des deux cents milles en attendant de pouvoir se ruer sur le poisson local. Ucañian n'était responsable de rien de tout cela, mais il finissait par en douter lui-même, commençait à se sentir vaguement coupable. Comme si c'était lui qui remontait de la mer les thons et les maquereaux par millions de tonnes.
Il avait vingt-huit ans et il était l'un des derniers de son espèce.
Ses cinq frères aînés travaillaient à Lima. Ils le prenaient pour un demeuré parce qu'il acceptait de sortir en mer, à bord d'une barque qui était pour ainsi dire l'ancêtre de la planche à voile, et d'attendre dans les eaux désertées de la côte que les bonites et les maquereaux veuillent bien mordre. Ils lui répétaient que c'était inutile, qu'on ne pouvait pas redonner du souffle aux morts. Or, c'était du souffle de son père qu'il s'agissait, son père qui, malgré ses soixante-dix ans tout proches, avait continué à sortir tous les jours. Sauf que depuis quelques semaines, c'était fini. Maintenant, le vieil Ucañian ne sortait plus. Il restait couché, avec une toux bizarre et des taches sur la figure, et il était en train de perdre la tête. Et Juan Narciso se cramponnait à l'idée qu'il pourrait garder le vieil homme en vie tant qu'il continuerait à maintenir la tradition.
Mille ans auparavant, bien avant l'arrivée des Espagnols, les ancêtres d'Ucañian, les Yunga et les Moche, utilisaient déjà ces barques en jonc. Ils peuplaient la côte tout du long, du Nord au Sud, jusqu'à la région de la ville actuelle de Pisco, et livraient leur poisson à la puissante métropole de Chan Chan. À l'époque, la région était riche en wachaques, des marais proches de la côte, alimentés par des sources d'eau douce souterraines. C'était là que poussaient en quantité les roseaux avec lesquels Ucañian et les survivants de son peuple continuaient à fabriquer leurs caballitos, exactement comme le faisaient les anciens. Pour construire un caballito, il fallait de l'adresse et la paix de l'âme. Le résultat était exceptionnel. Longue de trois à quatre mètres, avec une proue pointue qui s'arrondissait en montant très haut, légère comme une plume, cette barque de roseaux tressés était pratiquement insubmersible. Dans les temps anciens, c'était par milliers qu'elles fendaient les flots en sillonnant cette côte appelée « le Poisson d'Or » car, même les mauvais jours, on rentrait chargé d'un butin plus important que celui qu'Ucañian et ses pareils osaient à peine imaginer, à présent, dans leurs rêves les plus fous.
Mais les marais disparurent, et avec eux les joncs.
Au moins, El Niñio était prévisible. Tous les ans, autour de Noël, le courant de Humboldt, un courant d'ordinaire froid, était réchauffé par les alizés, appauvrissant la chaîne alimentaire, et les maquereaux, les bonites et les sardines restaient absents parce qu'ils ne trouvaient pas de quoi se nourrir. C'est pour cette raison que les ancêtres d'Ucañian avaient donné à ce phénomène le nom d' « El Niñio », autrement dit « l'Enfant Jésus ». Parfois l'Enfant Jésus se contentait de chambouler un peu la nature, mais, tous les quatre ou cinq ans, il faisait fondre le châtiment du Ciel sur les pauvres humains, comme s'il voulait les rayer de la surface terrestre. Tornades, pluies diluviennes et torrents de boue emportaient les gens par centaines. ElNiñio venait, puis repartait, c'était comme ça depuis toujours. Si on n'allait pas jusqu'à faire ami-ami, on s'en accommodait, plus ou moins. Mais, depuis que les trésors du Pacifique échouaient dans des chaluts aux ouvertures assez larges pour y faire entrer une dizaine d'avions gros porteurs côte à côte, il n'y avait plus rien à faire, la prière elle-même ne servait plus à rien.
C'est peut-être vrai, pensa Ucañian dans son caballito bercé par la houle, peut-être que je suis bête. Je suis bête et c'est de ma faute. C'est de notre faute à tous, parce que nous nous sommes acoquinés avec un saint patron chrétien qui ne fait rien contre ElNiñio, ni contre les sociétés de pêche, ni contre les accords gouvernementaux. Avant, nous avions des chamans, au Pérou.
Ucañian connaissait par des récits les découvertes faites par les archéologues dans les temples précolombiens près de la ville de Trujillo, juste derrière le Temple de la Lune. Ils avaient trouvé quatre-vingt-dix squelettes allongés, des hommes, des femmes et des enfants, la plupart poignardés. En 560, dans une tentative désespérée d'arrêter la montée des eaux, les grands prêtres avaient sacrifié la vie de quatre-vingt-dix victimes, et El Niñio était parti.
Qui fallait-il sacrifier pour interrompre la surexploitation de l'océan ?
Ucañian frissonna devant ses propres pensées. Il était bon chrétien. Il aimait le Christ et il aimait aussi san Pedro, le saint patron des pêcheurs. Jamais il n'avait laissé passer une fête de san Pedro, quand on transportait sa statue de bois de village en village à bord d'une barque, sans y participer avec ferveur. Et pourtant... Le matin, ils se précipitaient tous à l'église, mais c'était la nuit que brûlait la véritable ardeur. La nuit, sans retenue, on s'adonnait au chamanisme.
Mais y avait-il un dieu capable de venir à leur secours si l'Enfant Jésus lui-même affirmait qu'il n'avait rien à voir avec le nouveau fléau qui s'était abattu sur les pêcheurs, que son influence se limitait aux dérèglements des forces de la nature et que, pour le reste, il convenait de s'adresser aux politiciens et aux lobbies ?
Ucañian leva la tête vers le ciel et cligna des yeux.
La journée s'annonçait belle.
Bien loin de la tourmente d'El Niñio, le nord-ouest du Pérou offrait pour l'instant une image idyllique. Depuis des jours entiers, le ciel était bleu et pur. À cette heure matinale, les surfeurs étaient encore au lit. Il y avait une bonne demi-heure, dès avant le lever du soleil, qu'Ucañian était sorti en compagnie d'une dizaine de pêcheurs, fendant les vagues qui roulaient doucement à leur rencontre. À présent, le soleil montait lentement derrière la brume des montagnes et plongeait la mer dans une lumière pastel. L'immensité infinie, qui, l'instant précédent, était encore couleur d'argent, se teintait de bleu tendre. On devinait à l'horizon les silhouettes de quelques énormes cargos qui avaient mis le cap sur Lima.
Ucañian, indifférent à la beauté du jour naissant, attrapa son calcal derrière lui. C'était le traditionnel filet rouge des pêcheurs en caballito, long de plusieurs mètres et sur lequel était accrochée toute une série d'hameçons de différentes tailles.
Assis sur ses talons dans sa petite embarcation de jonc, le dos bien droit, il inspecta les mailles fines d'un il critique. On ne pouvait pas s'asseoir à l'intérieur d'un caballito, mais, en revanche, une place généreuse était prévue à l'avant pour le matériel et le filet. La pagaie fabriquée dans un bambou de canne de Guayaquil coupé en deux, comme personne n'en utilisait plus au Pérou, était posée en travers devant lui. Elle appartenait à son père. Il l'avait prise pour que le vieil homme puisse sentir la force avec laquelle lui, son fils, l'enfonçait dans l'eau. Depuis sa maladie, Juan posait la pagaie contre son flanc, et sa main droite par-dessus, afin qu'il la sente - la perpétuation de la tradition, le sens de sa vie.
Il espérait que son père reconnaissait ce qu'il touchait ainsi. Car son fils, il ne le reconnaissait plus.
Ucañian acheva l'inspection du calcal. Il l'avait déjà vérifié à terre, mais les filets étaient une chose précieuse et on ne leur accordait jamais trop d'attention. La perte d'un filet signait votre fin. Ucañian pouvait bien se trouver du côté des perdants dans la partie pipée où se jouaient les dernières ressources du Pacifique, il n'avait pas l'intention de s'abandonner à la moindre négligence, pas plus que de se mettre à boire. Rien ne lui était plus insupportable que la vue de ceux qui avaient perdu l'espoir, qui laissaient pourrir leurs barques et leurs filets. Il savait que si son miroir devait un jour lui renvoyer une image pareille, ça le tuerait.
Il scruta les environs. Le territoire de pêche de la petite flotte des caballitos qui fendaient les flots comme lui, à un bon kilomètre de la plage, s'étendait loin de part et d'autre. Aujourd'hui, les «petits chevaux » ne dansaient pas au gré des vagues comme d'habitude. Il n'y avait que très peu de houle. Les pêcheurs allaient passer les prochaines heures à attendre, patiemment, presque avec fatalisme. À présent, des barques en bois plus grandes s'étaient jointes à eux, un chalutier passa, cap au large.
Indécis, Ucañian regarda ses compagnons, hommes et femmes, jeter à l'eau leurs calcals les uns après les autres en prenant bien soin de les amarrer à leur barque. Des bouées rondes, rouges et brillantes, apparurent bientôt à la surface de l'eau. C'était le moment d'y aller à son tour, mais Ucañian, songeant aux jours précédents, n'arrivait pas à se décider.

- Par Anais
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Lundi 25 février 2008



LE DIEU DES PETITS RIENS




Ayemenem en mai est chaud et maussade. Les journées y sont longues et humides. Le fleuve s'étrécit, les corneilles se gorgent de mangues lustrées dans l'immobilité des arbres vert olive. Les bananes rouges mûrissent. Les jaques éclatent. Les grosses mouches bleues sont ivres et bourdonnent sans but dans l'air lourd et fruité. Pour finir par aller s'assommer contre les vitres transparentes et mourir, pansues et effarées, dans le soleil.
Les nuits sont claires mais baignées de paresse et d'attente chagrine. Mais dès le début du mois de juin éclate la mousson du sud-ouest, et suivent alors trois mois de vents et de pluies, entrecoupés de brefs intervalles de soleil, d'une lumière vive, acérée, que les enfants tout excités saisissent au vol pour jouer. La campagne se couvre d'un vert impudique. Les démarcations s'estompent au fur et à mesure que s'enracinent et fleurissent les haies de manioc. Les murs de brique prennent des tons vert mousse. Les vignes vierges montent à l'assaut des poteaux électriques. Les pousses rampantes vrillent la latérite des talus et envahissent les chemins inondés. On circule en barque dans les bazars. Et des petits poissons font leur apparition dans l’eau qui remplit les nids-de-poule des Ponts et Chaussées.
Il pleuvait le jour où Rahel revint à Ayemenem.

- Par Anais
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Lundi 25 février 2008

L' HOMME QUI MARCHE



Le temps qu'il fait
1995



Il marche. Sans arrêt, il marche. Il va ici et puis là. Il passe sa vie sur quelque soixante kilomètres de long, trente de large. Et il marche. Sans arrêt. On dirait que le repos lui est interdit.

Ce qu’on sait de lui, on le tient d’un livre. Avec l’oreille un peu plus fine, nous pourrions nous passer de ce livre et recevoir de ses nouvelles en écoutant le chant des particules de sable, soulevées par ses pieds nus. Rien ne se remet de son passage et son passage n’en finit pas.

Ils sont d’abord quatre à écrire sur lui. Ils ont, quand ils écrivent, soixante ans de retard sur l’événement de son passage. Soixante ans au moins. Nous en avons beaucoup plus, deux mille. Tout ce qui peut être dit sur cet homme est en retard sur lui. Il garde une foulée d’avance et sa parole est comme lui, sans cesse en mouvement, sans fin dans le mouvement de tout donner d’elle-même. Deux mille ans après lui, c’est comme soixante. Il vient de passer et les jardins d’Israël frémissent encore de son passage, comme après une bombe, les ondes brûlantes d’un souffle.

Il va tête nue. La mort, le vent, l’injure, il reçoit tout de face, sans jamais ralentir son pas. À croire que ce qui le tourmente n’est rien en regard de ce qu’il espère. À croire que la mort n’est guère plus qu’un vent de sable. À croire que vivre est comme il marche — sans fin.

- Par Anais
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